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Je te déteste
Prologue
Lydia
J’ouvre la porte en retenant mon souffle, plus par peur qu’à cause de l’odeur. Je ne sais pas ce qui m’a pris de faire une chose pareille. C’est l’idée la plus stupide que j’aie eue jusqu’ici, mais il faut que je sauve ma peau.
— C’est juste un vestiaire, chuchoté-je pour moi-même.
Il n’y a rien de bien insurmontable dans une tonne d’affaires de mecs en sueur qui puent et qui sont sans doute pleines de cochonneries.
Oh là là ! Je sens que je vais vomir.
Après avoir vérifié qu’il n’y a bien personne, je m’avance dans la salle à peine éclairée par un hublot blanc au plafond. Les sacs de sports se succèdent sur les bancs, le long des murs et au centre de la pièce. À quoi ressemble le sien ? Je n’arrive pas à m’en souvenir. Bleu, peut-être ? Si je passais plus de temps à l’observer qu’à le haïr, j’en aurais certainement une meilleure idée. Mais peu importe, je vais tous les fouiller un par un s’il le faut. Je n’y vois pas grand-chose, mais je ne peux pas me permettre d’allumer la lumière. Les garçons sont dans la salle voisine, j’entends leurs baskets crisser sur le parquet et les balles rebondir au rythme de leurs déplacements sur le terrain. Le cours vient à peine de commencer, je peux donc chercher tranquillement l’objet du délit. Du moment que le prof de sport ne remarque pas une présence clandestine dans les vestiaires… Sinon, je serais bonne pour la pire humiliation de ma vie en plus de celle que je risque de subir si je ne retrouve pas ce putain de sac.
— T’en es où ?
Je sursaute et me tourne vers la porte restée entrebâillée. Julien, mon meilleur ami, est supposé surveiller l’entrée pendant que j’explore les lieux.
— Retourne à ton poste ! sifflé-je en essayant de ne pas me faire entendre dans l’autre pièce.
— Je te jure que tu me revaudras ça un jour, chuchote-t-il en retour.
Je lui adresse une grimace et il retourne dans l’entrée, d’où il doit me prévenir si quelqu’un arrive.
Légèrement tremblante, j’attrape un premier sac qui pourrait être le bon et écarte doucement l’ouverture pour faire le moins de bruit possible. Ce n’est pas celui que je cherche. Un peu plus loin, une besace similaire est glissée sous le banc. Je la tire doucement et l’ouvre. Au milieu des vêtements que je pousse du bout des doigts, je ne trouve toujours pas ce pour quoi je risque des heures de retenue.
— Je commence à paniquer, Lyly, me lance Julien discrètement depuis la porte.
Je repousse le sac sous le banc et observe les autres à la recherche d’une illumination. Mon meilleur ami me surveille plus que l’entrée. Question espionnage, il craint.
— Ce n’est pas toi qui fouilles dans le vestiaire des garçons, alors calme-toi.
Julien lève les yeux au ciel et se tourne de nouveau vers l’entrée. J’approche de l’autre bout de la pièce et trouve un sac qui me semble être le bon.
— Je crois que quelqu’un approche, grouille !
La panique me submerge à mon tour et je fouille fébrilement parmi le jean, le t-shirt et les Converses d’Aaron. Je les reconnais grâce aux signes chinois qu’il a dessinés dessus.
— Il n’est pas là, gémis-je en remettant les affaires à leur place.
La porte se referme dans un petit claquement derrière moi, faisant arrêter mon cœur une fraction de seconde avant que Julien ne se précipite dans ma direction.
— Mais qu’est-ce que tu fais ?
— Le CPE arrive, m’annonce-t-il, les yeux écarquillés de peur.
Je regarde la porte comme si elle allait nous attaquer et l’avertissement de mon père me revient en mémoire.
« Encore une retenue et je devrai sévir ! » avait-il grondé il y a deux semaines.
J’ai tenu quatorze jours sans le moindre incident, je ne vais pas tout foirer maintenant à cause d’un stupide message. Il faut que je trouve ce téléphone et qu’on s’en aille.
— On doit…
Julien n’a pas le temps de terminer sa phrase que j’ai déjà plaqué ma main sur sa bouche. Mon regard le plus noir lui impose de la boucler avant que le CPE ne nous entende. Avec un peu de chance, il repartira rapidement et je pourrai trouver ce maudit téléphone sans que personne ne le sache.
— Pas un bruit, soufflé-je en voyant une ombre approcher derrière la porte du vestiaire.
La respiration de Julien devient laborieuse derrière ma main tant il panique. Il n’a jamais eu de problème au lycée. Un exploit quand on sait qu’il est toujours avec moi. Il faut avouer que je suis douée pour me mettre dans la merde toute seule, si on ne prend pas en compte le dénominateur commun de tous mes problèmes : Aaron Chevallier.
Je fixe le dessous de la porte jusqu’à ce que l’ombre s’en aille. On l’a échappé belle.
— Oh putain ! Je vais me faire tuer, gémit Julien dès que je retire ma main.
Et ce qui devait arriver, arriva. Évidemment. L’ombre rebrousse chemin et s’approche de nouveau de la porte des vestiaires. On va se faire exclure si le CPE nous prend à fouiller dans les affaires des autres. C’est certain. Je n’y survivrai pas. Mon père va m’envoyer dans ce pensionnat en Suisse et je vais y mourir seule, sans amis. Je ne peux pas laisser une telle chose se produire.
Quand la poignée de la porte s’abaisse, je me tourne brusquement vers Julien et, après une fraction de seconde de réflexion, je me jette sur sa bouche. Sous le choc, mon ami perd l’équilibre et nous nous retrouvons allongés sur le banc, au milieu des sacs et vêtements des élèves qui sont dans le gymnase.
— Qu’est-ce qui se passe ici ? gronde la voix grave et nasillarde du CPE.
La lumière nous aveugle et j’arrête d’embrasser Julien pour me redresser, rouge de honte, en espérant minimiser les dégâts.
L’homme à la calvitie naissante croise les bras et nous lance un regard incrédule.
— Vous êtes sérieux ? Vous n’avez pas trouvé un autre endroit pour vous rouler des patins ?
Julien laisse échapper un léger gémissement de douleur et je me rends compte que je suis pratiquement assise sur son torse. Mon meilleur ami est peut-être plus grand que moi, mais il n’a pas un gramme de muscle, et je ne suis pas vraiment un poids plume. Abandonnant ma dignité, je me relève aussitôt et arrange ma jupe.
— Je suis vraiment désolée, marmonné-je.
— Bah ! Vous n’êtes pas les premiers et sans doute pas les derniers, répond le CPE bien que je m’adressais à Julien.
Ce dernier se lève à son tour, tête baissée.
— Allez. Sortez de là et ne refaites plus jamais ça, sinon je devrai le signaler. Et il me semble que c’est une mauvaise idée pour toi, Lydia.
Mes yeux s’écarquillent en comprenant qu’il nous laisse partir sans nous coller une retenue.
— Merci, m’sieur ! s’enthousiasme Julien avant de filer sans m’attendre.
Il se précipite vers la sortie comme s’il y avait le feu. Je suis obligée de lui courir après pour le rattraper dans la cour.
— Attends ! Qu’est-ce qu’on fait maintenant ?
Il se tourne vers moi, le regard furieux.
— Je n’en ai pas la moindre idée, Lyly. Mais il est hors de question qu’on recommence une connerie pareille.
Avec un soupir, je me tourne vers le gymnase d’où sort le CPE en souriant.
— Tu viens d’alimenter ses fantasmes, s’amuse Julien.
— Ta gueule. Je n’ai toujours pas récupéré ce téléphone.
— En tout cas, une chose est certaine, réplique-t-il en se frottant les lèvres.
— Laquelle ?
— Je suis définitivement gay.
J’éclate de rire et le suis jusqu’au banc, au soleil, pour profiter un peu de la chaleur et surtout trouver une autre idée.
Quand le cours de sport se termine, je n’ai toujours pas de solution et Julien a refusé de m’aider pour tout ce qui était illégal. Il a donc dit non à toutes mes idées.
— Ce n’est pas si grave que ça. Peut-être qu’il ne va rien dire.
— Rien dire ? m’énervé-je en me levant d’un bond. On parle d’Aaron, là. Ce petit con va le crier dans tout le lycée.
— Eh bien, tu aurais peut-être dû y réfléchir à deux fois avant de lui avouer ton amour par message.
Je prends ma tête entre mes mains, voyant les élèves sortir des différents bâtiments. En me tournant vers le gymnase, je constate que les copains d’Aaron passent les portes.
— Je n’avais pas l’intention de l’envoyer. J’ai appuyé sans le vouloir !
Un ricanement énervant sort de la bouche de mon meilleur ami, me donnant envie de lui mettre mon poing dans la figure.
— Oh non ! m’exclamé-je en voyant Aaron. Il a son téléphone en main !
Il discute avec ses amis, riant de je ne sais quoi alors que je suis au bord de la crise cardiaque.
— Il n’a peut-être pas encore lu ton message.
— Oh non, non, non ! Il faut que je le récupère.
— Et comment tu comptes…
Je ne le laisse pas finir, courant déjà vers le groupe de garçons qui sortent du bâtiment. Je suis un missile à tête chercheuse qui a verrouillé son viseur sur ce petit roux prétentieux. Ma cible parle avec les mains, agitant son portable dans tous les sens. Je ne dois pas me rater. Il aura largement la force de me maîtriser s’il le souhaite, sans même froisser sa chemise parfaitement repassée.
Petit fils à papa arrogant !
Ses amis ne font pas attention à moi, mais alors que je ne suis plus qu’à quelques mètres, Aaron me repère et se fige. Normal, ce n’est pas tous les jours que je cours tout droit sur lui l’air désespérée. Habituellement, j’ai l’air furieuse. Son beau visage anguleux est surpris, ses yeux verts s’écarquillent et ses lèvres fines se pincent. Il a compris. À cet instant, je sais qu’il va se battre. Je le connais par cœur.
— Lyly ! lance-t-il avec joie au moment où je le percute violemment sans m’arrêter.
Il se retrouve coincé entre le mur et moi, mais ne perd pas son sourire hautain. Obstinée, j’essaye par tous les moyens de récupérer le téléphone dans sa main, mais il est fort. Très fort. Il me repousse facilement, amusé et curieux aussi.
— Qu’est-ce qui t’arrive ? Je t’ai manqué ?
Sa main gauche me repousse alors que la droite garde toujours son téléphone hors de ma portée.
— Ferme ta gueule, le roux ! lancé-je entre mes dents, récupérant sa main pour en écarter les doigts un par un.
Les autres élèves autour de nous observent la scène en riant, certains m’encouragent, d’autres soutiennent Aaron. C’est leur divertissement quotidien. Nos frasques nous ont rendus célèbres dans tout le lycée. Et nous ne sommes qu’en début de seconde.
— Qu’est-ce qui se passe ici ?
Oh non ! Il ne manquait plus que le CPE.
Mais il ne m’empêchera pas de récupérer ce putain de téléphone. Poussant des grognements, me servant de mon corps pour bloquer Aaron, je lutte sans relâche pour écarter ses doigts.
— Lyly ! Arrête ! me crie Julien quelque part derrière le groupe.
— Poussez-vous, tous ! Qu’est-ce qui se passe ? répète le CPE.
J’entends les autres lycéens rire autour de nous alors que je parviens à faire tomber Aaron au sol. Il m’entraîne avec lui, mais par chance, son corps amortit ma chute. Un grognement sourd lui échappe sous l’impact, pourtant il ne relâche pas sa prise.
— Donne-le-moi ! ordonné-je en lui tordant un doigt.
Un cri monstrueux sort de sa bouche et, dans une roulade, il reprend le dessus. Je me retrouve sous lui, tenant toujours fermement la main dans laquelle il garde son téléphone. Son front se plisse en regardant dans cette direction. Il n’a sans doute pas encore lu le message, il ne sait pas pourquoi je l’attaque comme une furie. J’ai encore une chance.
— Donne-le-moi, répété-je.
Aaron secoue la tête et se débat pour écarter mes mains, juste avant de disparaître.
— Mais c’est quoi ce bordel ! s’énerve le CPE de tout à l’heure.
Il tient Aaron par les bras, comme si c’était lui qui m’avait attaquée.
— C’est à elle qu’il faut le demander, lâche le rouquin en m’interrogeant du regard.
— Vous commencez à me taper sur les nerfs tous les deux, s’énerve le type. Je ne veux même pas savoir ce qui vous prend cette fois. Vous allez tous les deux chez le proviseur.
Il ne manquait plus que ça. Je devais m’y attendre pourtant. Ce n’est clairement pas la première fois qu’Aaron et moi nous faisons remarquer. Mais c’est probablement la dernière.
Un élève me tend la main pour m’aider à me relever et le CPE attrape mon bras, tout comme celui d’Aaron quelques instants auparavant, pour nous raccompagner jusqu’au bâtiment principal. Je suis dans la merde. Totalement dans la merde. Julien nous suit mais il ne peut rien faire pour moi. Son regard en dit long. Il sait lui aussi que je n’ai qu’une infime chance de m’en sortir. Je vais devoir changer de lycée. J’ai été totalement idiote sur ce coup. Au moins, je ne serai plus là quand Aaron décidera de dire à tout le monde que je l’ai attaqué pour récupérer son téléphone et effacer le message que je lui ai envoyé. Déclarer ma flamme par SMS, c’est bien la chose la plus stupide que j’aie faite de ma vie et je vais le payer. Très cher.
Comment puis-je seulement avoir des sentiments pour ce type ?
Alors qu’on nous force à nous asseoir sur les chaises dans le couloir pour patienter, Aaron regarde son téléphone. Je déglutis avec difficulté. Je peux encore faire une chose. Une chose qui va me coûter encore plus cher. Mais je n’ai pas le choix. Alors qu’il appuie sur le bouton du bas pour allumer l’écran, je tape violemment sur l’engin et le fais tomber au sol. Ni une, ni deux, je saute dessus et m’en empare. Mais mon message n’est pas affiché sur l’écran, ce qui veut dire…
— Tu sais ?
Aaron me regarde avec un sourire en coin, provocant.
— Tu l’as déjà lu ! couiné-je, au bord de la crise de nerfs.
— Tu parles de ton message très poétique sur l’amour que tu me portes ?
Et c’est là, au pire moment qui soit, devant le proviseur, le CPE et la secrétaire, que je balance mon poing tout droit dans le nez de mon ennemi. Un craquement sinistre me fait réaliser toute l’ampleur de mon geste juste avant qu’il ne hurle et que le sang ne coule sur ses lèvres.
— Mademoiselle Morel ! gronde le proviseur, terrifiant.
Je blêmis, portant une main à ma bouche. Cette fois c’est certain, je vais terminer mes années de lycée loin, très loin d’ici.
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