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From Australia with love 

Prologue  

 

Il pleut sans arrêt depuis trois jours. Et je n’ai fait que regarder les gouttes qui dévalent en course folle la fenêtre de ma chambre. La nuit, le bruit de la pluie qui s’abat sur le toit me rappelle les tambours du festival. Joshua aime aller au festival. Écouter des groupes de rock, rire, crier en choeur. Son sourire est tellement beau quand il est heureux. Mon coeur se serre soudain dans ma poitrine. Je croise mes doigts sur mes genoux, prenant soin de ne pas appuyer sur ma cuisse encore douloureuse, et les serre jusqu’à ce que mes mains arrêtent de trembler.

— Kiara ?

 

Une main chaude, presque brûlante contre mon corps froid et vide, cherche à m’apaiser. N’ont-ils pas compris que ça ne sert à rien ? Qu’il n’y a plus rien à apaiser, parce que le chagrin est trop immense pour s’en aller ?

 

— Kiara, s’il te plaît. Tu dois te lever.

 

Ce n’est pas à moi qu’on s’adresse, je ne suis pas là, je ne suis plus là. Je regarde mes mains, mes doigts entrelacés sur ma robe noire. Joshua n’aime pas que je m’habille en noir. Il dit que c’est trop triste, qu’on ne met ça que pour les enterrements. Une boule monte dans ma gorge. Je veux pleurer, mais est-ce encore possible ? J’ai versé tellement de larmes ces derniers mois que je ne me sens plus capable d’en verser une de plus.

 

— Kellan ? Laisse-nous un instant.

 

La main sur mon épaule se resserre doucement avant de s’en aller.

Deux gouttes viennent se croiser et suivent maintenant le même chemin sur la vitre. Je les regarde mener leur course folle ensemble, avant de s’écraser sur le rebord de la fenêtre.

 

— Je ne peux plus la voir comme ça, maman.

 

La voix de Kellan n’est qu’un murmure, une douleur.

 

— Je sais chéri. Mais ça va aller. Tu dois être fort, pour elle.

 

— C’est peut-être encore trop tôt.

 

— Madame Jackson a attendu sa sortie de l’hôpital pour qu’elle soit présente à la cérémonie, on ne peut pas leur demander d’attendre plus longtemps.

 

Le vent redouble de force d’un seul coup et les gouttes de pluie sont projetées contre la vitre. J’aimerais qu’elles s’abattent sur moi. Qu’elles m’engloutissent. Je devrais peut-être aller jusqu’à la mer, m’y plonger, et attendre que mon corps décide enfin de me libérer, de me laisser m’en aller.

 

— Kiara, chérie.

 

Quelque chose m’empêche de voir la pluie. Une ombre noire devant moi.

 

— Kiara, regarde-moi, demande ma mère d’une voix douce comme une caresse.

 

Je ne veux pas. Je ne suis pas là. Laissez-moi tranquille. Laissez-moi partir. J’aimerais qu’ils m’entendent, qu’ils comprennent. Pourquoi ne veulent-ils pas me laisser seule ?

 

— Il aimait que tes cheveux soient détachés, elle ajoute en caressant une mèche blonde.

 

Joshua adore jouer avec mes cheveux. Il me l’a dit en faisant le même geste qu’elle alors que j’étais allongée contre lui. Il croyait que je dormais déjà, mais je l’ai entendu. Une main passe sur mon visage avant de s’attarder sur mes joues.

 

— Il faut que tu lui dises au revoir, Kiara.

 

Non ! Je ne veux pas ! C’est trop difficile. Il est toujours là, je le sais. Je n’ai pas besoin de lui dire au revoir. Je n’en ai pas la force. Mon regard se concentre sur l’ombre devant moi et, peu à peu, je vois l’expression de ma mère. Ses grands iris bleus sont tristes. Elle a l’air de ne pas avoir dormi, ses cheveux blonds sont tirés en arrière, soulignant son visage rond, mais creusé par la fatigue. Ses lèvres tremblent.

 

— Je t’en prie chérie.

 

Ses yeux se remplissent de larmes. Pourquoi pleure-t-elle ? Tout va bien. Ce n’était qu’un cauchemar, mais je me suis réveillée et tout va bien maintenant.

 

— Ne pleure pas, maman.

 

Ma propre voix me paraît étrange, rauque et à peine audible. Les lèvres rouges de ma mère s’étirent en un faible sourire et elle me prend soudain dans ses bras. Elle me réchauffe, elle porte le soleil en elle. Elle a toujours été rayonnante. Moi j’ai froid, je suis aussi froide que la pluie.

 

— Il faut y aller maintenant. Ils nous attendent.

 

Je ne dis rien, je ne fais rien. Où devons-nous aller ? Je ne sais pas. Je ne proteste pas quand elle saisit ma main et je la suis même dans le couloir, à travers la maison, dans l’allée, jusqu’à la voiture. Je m’installe à l’arrière, mon père est au volant, silencieux et soucieux, et maman est assise devant moi. Je suis attirée vers quelque chose, un torse chaud et familier. Un bras autour de mes épaules, mon frère me tient fermement contre lui, comme pour m’empêcher de partir. Je ferme les yeux en espérant pouvoir m’endormir sans refaire un cauchemar. Je n’ai plus vraiment la notion du temps. Sommes-nous un jeudi ? Ou peut-être un dimanche ? Mes paupières sont lourdes tout à coup et j’inspire profondément en laissant aller ma tête contre mon frère. Mais déjà, la voiture s’arrête et les portières s’ouvrent. Maman m’aide à sortir, m’abritant sous le grand parapluie que tient papa. Elle me soutient tandis que nous progressons dans la petite allée de graviers mouillés. J’ai du mal à marcher droit, mes jambes sont dépourvues de force. Autour de nous, des tombes s’alignent, toutes différentes, certaines plus imposantes que d’autres. Pourquoi sommes-nous ici ?

 

C’est triste un cimetière.

 

Ma robe est triste.

 

Nous arrivons à une rivière où se tiennent quelques personnes. Je crois que je les connais. Nous nous approchons jusqu’au bord de la plateforme de pierre, et une femme se tourne vers nous.

 

— Oh Kiara, tu es venue.

 

Elle est triste. C’est Madame Jackson, la maman de Joshua. Pourquoi est-elle aussi triste ? Ses joues sont couvertes de larmes et ses mains tremblent comme les miennes. Elle tient une urne bleu marine. C’est la couleur préférée de Joshua. Elle la serre si fort contre elle que je ne peux pas lire le nom qui y est inscrit. Un rideau de gouttes se forme entre nous alors que l’eau tombe de nos parapluies, mais je la vois toujours. Sa main quitte l’urne et passe sous la pluie avant de prendre la mienne. Elle est aussi froide que moi. Mon regard rencontre le sien alors qu’elle serre mes doigts, trop fort.

 

— Il t’aimait vraiment de tout son coeur, elle murmure d’une voix chevrotante.

 

Mes yeux, en même temps que les siens, se tournent vers l’urne. Je peux lire le nom inscrit dessus et soudain, mes jambes se dérobent sous moi et ma vision se brouille de larmes.

 

— Non…, je souffle à peine alors que des mains et des bras m’empêchent de tomber.

 

Non, ce n’est pas possible. Ce n’était pas un cauchemar ? Mon coeur se brise encore une fois, c’est si douloureux qu’un gémissement m’échappe. J’ai l’impression d’entendre un animal blessé, ou alors, est-ce moi qui pousse ces cris inhumains ? Tout mon corps tremble. J’ai tellement froid… La main de Madame Jackson quitte la mienne pour se reposer sur l’urne, mais je peux toujours voir le nom inscrit dessus : Joshua Dean Jackson.

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